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Globalisation, société de marché, société civile

31 mai 2012 Adrian Majuru Science and Culture

De manière générale, la globalisation suscite des confusions,
des pertes de repères ou à l’inverse des consensus et des formes de censure.
Tout se passe comme s’il s’agissait d’une entité métaphysique, extérieure, auto-générée,
sur laquelle nous n’avons pas de prises, ni de moyens d’action. Ces réactions
ou abréactions collectives sont exemplaires d’une dépolitisation qui structure
elle-même la nature politique de la globalisation. Il est important d’opérer
une rupture avec ces réponses du sens commun, qu’elles prennent la forme d’une
tératologie ou de l’exercice apologétique, pour nous permettre de problématiser
correctement la conjoncture dans laquelle nous sommes plongés depuis la fin de
la guerre froide. Sans cela, nous serions condamnés à l’anachronisme ou à
l’analyse aveugle de nos terrains, sans points de repère généraux, sans cadre.

D’emblée, il paraît nécessaire clarifier a minima ce que nous entendons par
globalisation afin d’éviter toutes confusions, dommageables pour la discussion.
La globalisation fait référence au contexte qui prend place après la fin de la
guerre froide. Ce contexte, comme tout nouveau contexte structurellement
durable, entraîne une transformation de type planétaire, touchant toutes les
sociétés, et son lot de questions et de problématisations.

Dans cet article, on se propose d’identifier la
rationalité politique qui sous-tend le projet de la globalisation (Laval et
Dardot, 2010). Projet qui au demeurant a déjà amplement envahi nos sociétés. Il
existe effectivement un agenda propre aux structures de la globalisation. Il
s’agit d’un programme qui définit le type de relations sociales prévalant entre
les hommes (entendre humains) d’une part, et entre les hommes, les institutions
et les organisations d’autre part. On pourrait prendre l’ensemble des traités
internationaux et les textes des institutions multilatérales pour s’en
convaincre. Dans cette acception, la définition de la société est d’abord celle
de la société de marché.

 

La société de marché

Dans la logique idéologique de la globalisation, c’est
l’institution du marché qui occupe le centre des sociétés. C’est même la
matrice de la société. Dans cette optique, les acteurs et, plus globalement,
toutes formes sociales sont considérées comme des entreprises. Plus
précisément, il s’agit d’entreprises de type capitaliste, privées.
L’environnement, l’écosystème de ce monde est régi par la concurrence. Il ne
s’agit pas d’une forme quelconque ou traditionnelle de concurrence. Ce n’est
pas une concurrence entre acteurs aux capitaux inégaux régulée par l’action
publique ou le droit. Mais celle qui ne connaît pas d’interférences, la plus
violente qui soit, pure et parfaite.

Remarquons que le marché dans cet ordre d’idées,
considéré comme un substitut de la nature, diffère sensiblement de sa
conception libérale classique de lieu de confrontation entre l’offre et la
demande. Il s’agit donc d’un dépassement. Mais d’un dépassement conservateur
qu’il nous renvoie à une conception organiciste de la société. Son représentant
le plus éminent fut sans aucun doute Herbet Spencer. Cette vision du monde considère
que le marché, comme processus de concurrence, est une institution juste. En
effet du processus de concurrence doivent ressortir les plus aptes, les plus
adaptés. Il s’agit d’une variante de darwinisme social présenté aujourd’hui
sous la forme édulcorée du principe méritocratique. Principe fictif qui masque
la reproduction sociale des hiérarchies comme le montrent toutes anthropologies
ou sociologies même élémentaires. D’ailleurs, cette propagande de type
méritocratique opère sur fond de développement d’un néo-féodalisme capitaliste,
où une élite aux comportements au seuil de la kleptomanie règne en maître et
sans partage même dans les plus grandes démocraties du monde[1].
Mais revenons à cette rationalité néolibérale qui marque la globalisation.

Dans ce monde, les acteurs ont l’exigence morale d’être
performants, de bons gestionnaires, responsables. Par déduction, ils seront
seuls responsables de leur échec, leur échec sera juste en quelque sorte, tout
comme la réussite d’autres. Ces injonctions ne connaissent pas l’exception. On
entre donc dans le règne de « la société des individus » selon le
titre de l’ouvrage de N. Elias. Une société de l’individu fragilisée par sa
mise sous pression constante (A. Ehrenberg, 1998), mis en danger par son
obligation constante d’entreprendre et de réussir, tout en sachant qu’il est
condamné à l’échec. C’est une société marquée par l’injonction à faire et à la
gestion des risques qui l’accompagne (Beck, 1992).

Dans cette société révolutionnaire, par le retournement
conservateur qu’elle impose, l’Etat reste un acteur central. Mais son rôle
s’est considérablement modifié. Il n’est plus celui qui régule les processus
sociaux qui mettent en péril la cohésion sociétale, il n’est plus le réceptacle
objectif des conflits sociaux. Il est l’agent qui impose le mécanisme du marché
grâce à son pouvoir législatif. Il va devenir l’agent socialisateur au marché,
ce qui est très exactement le sens donné originellement à l’expression économie
sociale de marché. Notons, au passage, qu’il s’agit d’une rupture idéelle avec
le libéralisme classique qui était incapable d’assumer ouvertement ses appels à
l’Etat. Le néolibéralisme fait de l’Etat l’agent principal de l’introduction et
du maintien des principes du marché et de la concurrence.

Si la mise en acte de cette programmation est visible au
niveau global, elle prend en Europe les allures d’une impitoyable guerre
sociale menées tambour battant par les classes sociales dominantes à travers
les institutions étatiques et multilatérales. Ceci s’explique sans doute par le
fait qu’il existe encore dans certains d’Europe un Etat sociale et la citoyenneté
qui l’accompagne. Dans cette programmation, l’Etat sociale, hérité de luttes
d’émancipation qui ont donné naissance aux démocraties modernes, doit
disparaître, car il s’oppose au principe de concurrence libre et non faussée.
C’est tout le sens de la politique de l’Union européenne aujourd’hui.

Ainsi donc, nous voyons que le droit social (système de
retraite, d’assistance sociale, etc.) et le droit du travail (qui empêche
l’exploitation pure) – ce qui définit dans une part non négligeable la solidarité
et l’arbitrage dans les rapports de force entre acteurs – sont remplacés par
une législation qui contraint à se comporter comme une entreprise ou un homo economicus. La liberté étant
limitée à la liberté d’être un joueur sur un marché. La liberté doit donc être
comprise comme l’obligation de gérer toutes les sphères de l’existence selon un
calcul utilitariste, coûts/dépenses/bénéfices, gestion du capital,
investissement, prise de risque et ainsi de suite…

Dans ce système, il devrait exister des contre-pouvoirs,
formés d’organisation non gouvernementale (ONG) comprenant les associations et
les syndicats. Ensembles ces ONG devraient former la société civile – forme
organisée politiquement et institutionnellement de la société pour faire valoir
ses intérêts contradictoires. Dans cette description de la logique de la
démocratie libérale, la société civile devrait s’opposer d’un côté à la logique
de marché et de l’autre aux pulsions d’autoritarisme de l’Etat. De cette
manière, la société de marché serait contrainte de prendre en compte la société
organisée qui atténuerait l’injustice et établirait un certain équilibre dans
les rapports de force. Or, ce tableau est soit anachronique soit d’une franche
naïveté en comparaison avec les évolutions du monde réel.

 

Illusions d’une société civile sous tutelle

Il faut donc aller plus loin que ce discours et se poser plusieurs
questions, à commencer par l’autonomie financière des ONG et de la société
civile. Car, en réalité, la majorité des ONG sont dépendantes financièrement
des bailleurs de fonds multilatéraux. A première vue, il existe une multitude
de bailleurs de fonds. Mais ceux dotés d’importants moyens financiers et
institutionnels sont peu nombreux. Il s’agit d’institutions comme l’Union
européenne, l’United State Agency for
International Development
(USAID), le Programme des nations-unies pour le
développement (PNUD), les agences de l’ONU en général, etc. Les programmes de
ces ONG sont quasiment identiques dans les grandes lignes et ne violent pas les
principes de la société de marché. De nos jours, les ONG autonomes
financièrement sont rares. On peut citer par exemple les associations de
parrainage d’enfants ou encore les imposantes ONG religieuses protestantes
étasuniennes qui bénéficient des dons des croyants.

La dépendance financière des ONG implique une obédience
sur le plan idéologique. Ces organisations ne sont pas en mesure de faire face
à leurs bailleurs. En cas de déviance idéologique, elles risquent de perdre les
financements et plus encore la confiance des bailleurs. La mauvaise réputation
auprès d’un bailleur à toutes les chances d’entraîner une mauvaise réputation
chez les bailleurs en général.

Bénéficier d’un important financement pour des périodes
plus ou moins longues à un effet pervers. Les ONG investissent alors
humainement dans ces programmes, agrandissent leurs structures, adoptent une
forme d’organisation spécifique. En bref, elles doivent spécialiser professionnellement
une grande part de leurs activités. Ultérieurement, elles cherchent à
pérenniser ces structures en faisant appel aux bailleurs. Adopter le point de
vue des bailleurs devient alors une question vitale. C’est pour ces différentes
raisons notamment que l’organisation Médecins sans frontières, spécialisée dans
les interventions d’urgence, refuse catégoriquement les financements
multilatéraux. Il reste que Médecins sans frontières est une exception. Peu
nombreuses sont les organisations qui peuvent se permettre le luxe de s’en
remettre à des donateurs privés.

Les soubassements idéologiques des programmes des
bailleurs de fonds sont partie prenante de la domination politique du
néolibéralisme. La formalisation de leur programme et de leurs points de vue
sur le développement est le plus souvent d’une forme apolitique. Se dire
« ni de droite, ni de gauche » est un sophisme qui appartient
entièrement aux pratiques du champ politique. En réalité, ces actions sont
l’objet d’un effort soutenu et constant pour poser un voile d’opacité sur leur
caractère politique. Et ce par l’utilisation systématique d’une bureaucratisation
du discours, d’une professionnalisation en trompe-l’œil et d’un appel à
défendre l’humanité par l’éthique. Dans l’optique des bailleurs, les ONG sont
également des entreprises. C’est pourquoi elles doivent faire des bénéfices
financiers, symboliques, moraux, être rentable et ainsi de suite. Ce transfert
de logique de marché à un impact majeur sur la société civile.

Dans ces conditions, les ONG, qui sont au centre d’un
vaste transfert de souveraineté, deviennent des bureaucraties privées alors
même qu’une partie de leur légitimité a pour point d’ancrage un discours
critique de l’Etat comme forme d’organisation bureaucratisée, de
méta-organisation même. La vocation des ONG est idéalement de représenter les
aspirations d’une partie des citoyens et leur rôle politique est de contenir le
pouvoir politique par la critique dans un périmètre respectant des idéaux
politiques tels que la démocratie, la justice, la liberté, l’humanité, l’égalité.

Or, dans le développement global des sociétés civiles, ce
rôle n’est plus le leur. Ou plus exactement, ce rôle ne peut plus être le leur.
Ce sont des agences prestataires de services qui doivent intégrer et respecter
des schémas bureaucratiques. Ce bureaucratisme, provenant des entreprises
privées, est perceptible dans l’usage d’une langue de bois de référence
ponctuée de termes à géométrie sémantique variable qui prend ses origines dans
le monde de la finance : capacity
building
, fund raising, team building…

L’opposition à l’Etat devient elle aussi impossible, sauf
par Etats interposés, puisque in fine
ce sont bien les Etats qui financent les ONG et donc leur assurent le
gouvernement de la société civile. On perçoit mieux ici comment l’Etat est au
centre de l’imposition de la logique néolibérale. Certes cela est, somme toute,
un constat assez partagé dans les sciences sociales. Par contre, formuler ce
constat en ce qui concerne la société civile est à ma connaissance inédit. On
peut donc s’interroger sur les accusations d’ONG concernant les ONG d’Etat
(GONGO en anglais, acronyme de Governmental
NGO). Il existe bien évidemment une différence entre des ONG et par exemple ce
que les Tunisiens appellent les Organisations vraiment gouvernementales (OVG). Toutefois,
la question de l’existence d’ONG vraiment non gouvernementale et donc celle d’une
société civile autonome reste en suspens.

Dans ces conditions, la société civile ne semble plus
représenter la société ou une part significative des aspirations d’une société,
mais les pouvoirs multilatéraux, et elle ne semble plus être civile mais plutôt
technocratique. A quelques exceptions notables mises à part, elle semble
largement téléguidée par des organisations multilatérales échappant aux
principes souveraineté et de représentativité.

On notera que la globalisation de la société civile par
l’exportation est également une forme de dépossession. Car, si les Etats
financent les bailleurs multilatéraux qui financent les ONG, ce sont bien les
citoyens qui financent les Etats par l’impôt. Or, par le bais de cette
configuration institutionnelle, c’est bien la nature et la légitimité des
causes et des investissements humanitaires qui ne font plus question. On
observe une vaste opération d’exclusion politique du politique. En d’autres
termes, d’une politique d’exclusion de décisions devraient idéalement être soumises
à la réflexion collective.

Les conséquences de l’intégration des logiques exclusives
de marché peuvent être observées sous divers aspects, à différentes échelles de
pouvoir et sur différents terrains. Etudier les transformations induites par ce
projet anthropologique est donc primordiale pour comprendre l’évolution de
notre monde actuel. Pourtant, on ne se privera pas de rappeler que cette
nouvelle forme de domination a toutes les qualités d’un projet politique
particulièrement réactionnaire : la domination bureaucratique. Rappelons en
paraphrasant Max Weber que la domination bureaucratique agit sur les fins et
sur les choses pour changer ultérieurement les hommes. D’où l’hégémonie de
concepts-instruments fondant l’expansion du marché comme système automatisé :
gouvernance globale, bonne gouvernance, subsidiarité, transparence (Heemeryck,
2007) etc.

Cette esquisse d’analyse montre la nécessité de penser
les évolutions d’un monde en train de se défaire. La Grèce et la Hongrie par
exemple montrent chacune à leur manière un délitement de l’Etat-nation et de la
démocratie sous l’influence du modèle de marché et de l’oligarchie
économico-politique globale[2]. Si
la globalisation est l’expansion du modèle de marché et que ni l’Etat ni la
société civile ne peuvent ou ne veulent s’opposer à cette forme de domination,
il faut alors en conclure que nous sommes enfermés dans une forme de régime
politique stricte et de plus en plus oppressive. C’est une utopie réalisée,
celle du remplacement de la nature par le capitalisme. C’est une spirale d’où
nous ne sortons plus, une cage de fer dont nous sommes prisonniers.

Antoine Heemeryck  – Docteur, maître de conférences, Université Spiru Haret, faculté de sociologie, chercheur
associé UMR Développement et sociétés, Paris 1-Panthéon-Sorbonne, association d’Anthropologie urbaine (Roumanie).

 

Références bibliographiques

 

BECK, Ulrich. 1992. Risk Society:
Towards a New Modernity
. London: Sage

 

DARDOT,
Pierre, LAVAL, Christian. 2010. La
nouvelle raison du monde
. La Découverte : Paris.

 

EHRENBERG,
Alain. 1998. La fatigue d’être soi.
Dépression et société
. Odile Jacob : Paris.

 

FOUCAULT, Michel. 2007. Naissance de la biopolitique : cours au collège de France (1978-1979).
Gallimard : Paris.

 

HEEMERYCK,
Antoine. 2007. « Gouvernance démocratique, État et ONG en Roumanie :
quelques éléments de clarification autour de l’introduction d’une loi de
transparence » in L’homme et la
société
, n° 159 (janvier-mars), L’Harmattan, Paris.

 

HEEMERYCK, Antoine. 2010a. L’imposition
démocratique en Roumanie : société civile et société
. Paris,
L’Harmattan : Paris.

 

HEEMERYCK,
Antoine. 2010b. « Legitimarea filantropică a capitalismului postcomunist în România
[Légitimation philanthropique du capitalisme postcommuniste en Roumanie] »
in
Romania Review of Political Sciences and International Relations,
éd. de l’Académie roumaine, n° 3, t. IV.

 

HEEMERYCK, Antoine. 2008.
« Philanthropie et
« culture nationale », Archives
du musée national du paysan roumain
, Bucarest.

 

 

 


[1] Sur le cas de la Roumanie voir
Heemeryck (2008 & 2010b).

[2] Sur le cas de la Roumanie voir
Heemeryck (2010a)

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